Promenades urbaines, Savoir-faire et faire savoir
Par Yves Clerget (septembre 2011)


Yves Clerget, architecte de formation, mort le 10 décembre 2011, est le fondateur de l’association des Promenades urbaines, il en était l’âme. Il l’avait conçue et créée pour transmettre et amplifier ce qu’il avait développé au Centre Pompidou depuis plus de vingt ans. Il a pleinement réussi à transformer une pratique hautement personnelle, mais toujours collective, en un patrimoine commun, commun aujourd’hui à des personnes qu’il a rencontrées, repérées ou formées, et à d’autres qui l’ont à peine connu ou pas du tout.

Cet article est le texte d'une conférence sur la promenade urbaine en septembre 2011, partiellement réorganisé et révisé. La mort inattendue de l’auteur, le 10 décembre, l’a empêché de remanier personnellement ce texte. Celui-ci est un extrait de sa conférence sur la promenade urbaine.


L’association « Les Promenades Urbaines »

Dès 2001, un programme permanent de promenades urbaines ouvert à tout le public était pris en charge par l’association de l’Union régionale des Conseils d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement (CAUE), de l’Institut français d’Architecture (préfiguration de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine) et du Centre Pompidou. Les orientations de base concernaient les croisements de regards, la démarche participative, active et thématique et l’inclusion de domaines très diversifiés ; de plus, les promenades concernaient des territoires où des associations locales pouvaient être mobilisées, autant pour servir de relais que pour une coproduction des actions menées (conventions, etc.).

Le Centre Pompidou proposa alors, pour une meilleure lisibilité par le public et une meilleure répartition des tâches administratives et financières alors assumées à tour de rôle par les partenaires, de créer une association qui veillerait au développement des promenades elles-mêmes et à leur valorisation. Celle-ci fut créée le 22 janvier 2007.

Les membres fondateurs en sont le Centre Pompidou, la Cité de l’architecture et du patrimoine, le Pavillon de l’Arsenal, les CAUE de l’Essonne et du Val de Marne (...).

Très vite, la demande obligeant l’association à changer d’échelle, s’est posée la question de son développement ultérieur. Celui-ci s’organisa dans un premier temps autour de deux axes majeurs. D’un côté le développement du programme des promenades urbaines et leur communication, avec la mise en ligne d’un blog d’informations et la mutualisation de certaines actions par la mise en commun du travail déjà accompli pour réaliser les promenades, avec le soutien de la Direction Régionale des Affaires Culturelles. De l’autre côté le développement d’une offre de formation, notamment à travers des contrats avec la politique de la ville à Paris (équipes de développement local et leurs partenaires associatifs).

Confrontée à de nouvelles demandes et de nouvelles propositions, l’association a redéfini son mode de travail et ses objectifs : la capitalisation de l’expérience collective de plus de vingt ans a servi de base à la création d’un pôle de ressources et de compétences sur la promenade urbaine. Son développement s’inscrit dans le contexte dynamique et évolutif d’une reconnaissance de plus en plus explicite du rôle des promenades urbaines dans les processus de médiation autour de l’architecture, de la ville et du patrimoine urbain, tant dans les secteurs culturels, artistiques, touristiques que ceux relevant de l’éducation populaire, de la politique de la ville, de l’aménagement et du renouvellement urbain. (...)

Au sens général, il s’agit de mobiliser la promenade comme atelier de découverte de la ville et de ses nouveaux métiers (ville et mobilité, ville et éco-activité, ville et patrimoine, ville et vivre ensemble…), par la mise en place d’une plateforme numérique et d’une réflexion sur les nouveaux outils de la mobilité. (...)


Du parti-pris de la promenade urbaine

Avant quelques petits récits, riches en surprises, d’épisodes de l’histoire des promenades urbaines, je voudrais insister sur la méthode du recours systématique à l’entrelacement des regards sur la ville, et sur les dispositifs créés pour l’exercice d’une démocratie participative, autonome et ouverte.

L’expérience prouve qu’il n’est pas possible de croiser de manière exhaustive tous les champs, compétences, avis sur une promenade, même si la problématique en est bien cernée. Néanmoins le principe même des promenades urbaines demande que l’on affirme d’abord la priorité de l’ouverture à ces mélanges possibles, intégrant même les interventions inopinées survenant lors de la promenade.

Sont d’abord concernés les différents champs des connaissances scientifiques et techniques requis pour comprendre, gérer et transformer la ville : architecture, géographie physique et humaine, écologie et économie, sociologie et anthropologie, psychologie de l’espace, sciences de l’éducation, sciences politiques, sciences et technologies de la représentation, art et techniques de l’ingénieur, sans oublier évidemment l’histoire, plus ou moins lisible in situ, mais néanmoins sédimentée dans la chair même du paysage abordé lors de la visite.

Cependant, la promenade urbaine fait d’abord appel aux acteurs de terrain, aux personnes en charge de l’action politique dans la ville, et surtout au regard des habitants et usagers, à leurs perceptions multiples : « citadins/citoyens ! », comme clamait le mot d’ordre de Citéphile.

La méthode adoptée est ouverte. La connaissance ne s’oppose pas au ressenti (surtout dans le champ qui touche à l’intime et aux identités) ou à l’interprétation toujours utile pour connaître notre point de départ. Aucun point de vue n’est a priori repoussé : charge à l’aventure de la promenade de confirmer ou d’infirmer les choses.

Les principes sont donc simples : donner la parole à tous, laisser les choses advenir sans imposer un savoir abstrait, privilégier la découverte, l’investigation et l’appréciation ; à travers l’échange, on parvient à dégager les congruences et les incompatibilités, les points de vue collectifs et les appréciations individuelles, les mémoires subjectives d’autres lieux, à comparer l’ici et l’ailleurs afin de mieux comprendre son chez soi.

En effet le rapport à la ville est d’abord un rapport sensible et subjectif au quotidien ; voilà pourquoi il est nécessaire de prendre une juste distance, ou plutôt un peu de hauteur, pour rejouer les scènes de la vie quotidienne avec tous leurs enjeux urbains omniprésents. C’est le principe même de la promenade urbaine avec son sémaphore de l’espace public (le mégaphone) qui crée l’espace de représentation nécessaire à la parole partagée.

C’est donc à juste titre que le public est très demandeur de promenades urbaines avec des artistes. Leurs œuvres, véritables prismes à travers lesquels la vision se transforme et s’aiguise, questionnent nos perceptions par le décalage avec le quotidien (que ce soit le roman, les arts plastiques, la musique, le graphisme, la bande dessinée, le cinéma, la photo, la danse…). Il s’agit donc de participer à la construction de jugements et d’arguments nourris de la connaissance, de l’expérience et des perceptions des uns et des autres. Parfois même des conflits peuvent apparaître, ce qui peut nous amener à la mise en forme d’actions territoriales spécifiques et locales, relayées par le réseau des promenades urbaines à l’échelle métropolitaine.

Nous ne reviendrons pas sur l’histoire de la pratique de la promenade qui a ses narrateurs, ses ouvrages philosophiques, ses récits, ses gens de lettres et ses artistes, ses multiples pratiques – des pèlerinages sacrés à la découverte solitaire, effrayante et fascinante d’une nature formidable, en passant par l’arpentage méthodique du militaire.

Pour répondre à nos objectifs propres, nous avons opté pour une méthode privilégiant trois points de vue sur la déambulation urbaine : l’histoire et la géographie des lieux (comme reconnaissance du patrimoine paysager et bâti), la dérive urbaine psycho-géographique chère aux situationnistes et enfin la transformation moderne de la ville (en mouvement permanent dans le centre ancien comme en périphérie).

Par la traversée du territoire et son observation, la promenade met à distance le terrain pour mieux le comprendre et ouvre ainsi sur la question du paysage, voire des paysages successifs que l’on parcourt, que l’on voit et que l’on découvre sous différents angles, à différentes échelles.

Le paysan qui laboure, penché sur la terre, arc-bouté sur sa charrue, voit-il le paysage qu’il fabrique ? Toutefois, s’il arrête la charrue et monte sur la colline avec un groupe de visiteurs pour voir et montrer son œuvre, s’il partage et fait apprécier le travail qu’il a réalisé, il se peut qu’il transforme son pays en paysage.

De même la promenade urbaine s’attache à faire paysage, dans une construction collective avec les acteurs de l’urbain d’ici ou d’ailleurs, intégrant non seulement la morphologie des sites ou le réseau hydrographique, mais aussi les constructions, habitations, ouvrages d’art, réseaux de transport de la métropole. Ainsi, comme le paysan de la fable, les promeneurs urbains peuvent appréhender par les sens et la marche (ce qui n’exclut pas d’y associer d’autres moyens de transport, et avec eux de découvrir le champ immense d’autres perceptions essentielles à la compréhension du paysage contemporain) les qualités de leur environnement urbain, et peut-être agir dans les transformations urbaines présentes et à venir.

La notion habituelle de paysage suppose pourtant un regard cadré et posé sur un coin de territoire souvent idéalisé et nostalgique, une image de nature sauvage ou domestiquée, mais toutefois opposée à celle de la métropole bruyante et frénétique. La jouissance de cette utopie régressive se réalise lors des temps de loisirs par opposition à la ville et à la vie de tous les jours, au quotidien répétitif soi-disant privé de paysage, situé dans un univers bâti mutant, parfois hostile, parfois hospitalier, grandiose et banal, majestueux et ordinaire, mais que l’on ne voit plus car toujours saturé.

Dans l’espace classique du paysage, la promenade se combine bien avec le dessin du parc, des domaines, jusqu’à l’espace national, le « pré carré » de Vauban. Les déambulations permettent d’y arpenter des territoires pour en saisir la quintessence, l’organisation, les perspectives, les reliefs et les lignes de fuite, en somme la composition ; nous sommes dans l’espace pictural.

Les oxymores qui sont constituées par l’ajout du qualificatif « urbain » aux deux termes de promenade et de paysage (d’ailleurs fort critiqué), trouvent leur justification dans l’extension sémantique du mot urbain, qui relativise au XXIe siècle l’espace rural par un dépassement de la dialectique ville-campagne, ce qui change radicalement la donne quant au paysage découvert.

Au fond, aller dans la forêt de Fontainebleau est devenu une histoire de l’homo urbanicus, de même que d’aller à Biarritz ou à Megève, à Palavas-les-Flots ou Merlin-Plage. En empruntant les cordons ombilicaux des réseaux interurbains (TGV, autoroutes), on ne quitte plus l’urbain, on ne parcourt plus la campagne, le pays (la France de la Nationale 7 a disparu) ; on reste dans un espace canalisé qui traverse, à bonne distance, quasi virtuellement, des pays/paysages de France.

Voilà donc qu’à l’époque de la mondialisation l’espace-temps éclate. Les villes s’étalent, explosent et se fragmentent, les cartes isochrones ne sont plus qu’anamorphoses de l’espace réel, et les fractures sociales et territoriales se creusent, tout comme les inégalités à l’intérieur des territoires. La ségrégation sociale et spatiale se comporte comme un phénomène fractal, se reproduisant selon les mêmes modèles à des échelles de plus en plus petites, c’est-à-dire mathématiquement grandes.

Cette complexité due à la fragmentation territoriale, ou plutôt aux fragmentations découlant des sédimentations fonctionnelles, ne peut être appréhendée qu’en arpentant ces paysages contemporains en permanente mutation, difficiles à lire, combinant plusieurs échelles spatiotemporelles et fonctionnelles. C’est à une lecture paysagère complexe qui utilise potentiellement tous les moyens de transports, et d’abord la marche prosaïque, concrète, corporelle, que nous sommes conviés pour découvrir, apprécier, jauger ou juger, s’effrayer ou s’émerveiller des qualités paysagères et urbaines des aventures territoriales qui naissent aujourd’hui et qui constitueront les paysages de demain, sauvages ou domptés, avec des critères renouvelés intégrant les ruptures d’échelles, même en centre-ville. Quant aux traitements des fractures territoriales, aller voir in situ est bien utile pour se former une idée du monde que nous construisons souvent à notre insu, avec ses délaissés, ses terrains vagues, ses zones interdites. Mais aussi pour connaître les pratiques habitantes et peut-être voir les évolutions de celles-ci quant à la responsabilité rendue aux citadins/citoyens qui devront être mieux informés, éduqués à la pratique collective et donc plus actifs dans la construction de leur cadre de vie, et dans les choix sociétaux qu’implique le traitement de ces coupures fragmentant et mettant parfois en pièce des territoires qui avaient souvent des qualités reconnues. Des solutions existent au cas par cas, il reste à les trouver et à les partager en vue de leur mise en œuvre. De nouveaux outils de représentation et de géolocalisation jouant avec le virtuel viendront nourrir les débats et susciter des solutions appropriées tout en renouvelant la perception du terrain.

Nous avons en région parisienne des expériences singulièrement réussies de la rupture d’échelle : d’abord le scandale de la Tour Eiffel, considérée comme infâme et abominable, n’ayant pas sa place pérenne dans l’univers ordonnancé et calibré de Paris, un hors-échelle insupportable ; ensuite, dernier des grands scandales parisiens contestant l’ordre académique, le Centre Pompidou, surnommé la « raffinerie » ou « Notre-Dame des tuyaux ». Dans les deux cas, on y voyait une rupture supposément démesurée avec les règles ; une obscénité de l’échelle et de la structure, conjuguée à un bouleversement du rapport dedans/dehors. Mais ces deux bâtiments considérés comme anachroniques et anatopiques sont devenues aujourd’hui des marqueurs de l’image symbolique de Paris. Pis, elles sont Paris, sorte de filet tendu d’en haut du ciel pour la tour Eiffel et praticable géant pour le Centre Pompidou. Non seulement on les voit de loin, mais on monte dedans pour voir la ville dans un mouvement ascendant à travers le prisme de leurs structures, les transformant en machines uniques à voir la mégapole : des « Vision machines » qui construisent un paysage singulier.

La question des ruptures d’échelle n’est donc pas nouvelle, et leur force d’évocation en fait souvent des repères essentiels du paysage, qui peuvent même devenir des éléments phares de l’image d’un territoire.

Il n’est pas innocent que les mots de paysage (à la polysémie foisonnante), de promenade (que l’on voudrait confiner dans le loisir et le dilettantisme de l’école buissonnière) et d’urbain (à l’expansion planétaire) aient tous des contours flous. Coquilles vides ? Mots creux, qui cachent une idéologie dominante ? Plutôt mots-carrefours, mots-collisions, riche fabrique de lieux communs et de représentations de soi face et avec les autres, une invitation au partage des expériences et des jugements.

On essaie de démêler la pelote pour comprendre comment et quand ces mots prennent sens, deviennent opérationnels. Prenons l’exemple du logement social et des cités, aujourd’hui décriées, mais paradoxalement, pour certaines, reconnues par l’État comme patrimoine ; dans ce cas il s’agit de déterminer comment prennent corps les jugements qualifiant les territoires concernés et de les questionner in situ, avec les personnes concernées, c’est-à-dire les acteurs du lieu, mais aussi plus largement le public (qu’il s’agisse de modes de vie, d’esthétique, de sécurité, de propreté, d’équipement…), dans le jeu des pratiques sociales et des représentations qui les sous-tendent. (...)