L'aventure de "La ville en mots"
À partir de la série de promenades intitulée « L’Ourcq fatal »

Par Régis Labourdette (novembre 2014)



Avertissement
Ce compte rendu est le texte, à peine corrigé, d’une communication donnée à l’occasion du séminaire « La Promenade urbaine et la création artistique » organisé par l’association Les Promenades Urbaines en novembre 2014. Il ne peut être qu’un hommage à Yves Clerget qui m’a conduit à réaliser des promenades urbaines avec lui, puis — Yves Clerget est mort en 2011 — sans lui.


0 - Déclamer dans la rue
J’ai choisi de me mettre en difficulté avec ces promenades de La Ville en mots. Je le sais et je le savais. Déclamer dans la rue sur la rue, cela ne se fait pas. Alors pourquoi le faire ? Pour parler brutalement, directement : pour ne pas s’endormir, pour rester un peu plus éveillé en compagnie de ceux qui ont envie de le faire en ma compagnie.

1- Un retour réflexif sur l’expérience
Pour que les quelques mots que je vais vous dire aient tout de même un peu d’intérêt pour vous, il faut d’abord qu’ils présentent de l’intérêt pour moi, il faut qu’ils m’apportent quelque chose. Donc, je ne vais pas vous livrer la simple description de telles ou telles promenades de La Ville en mots qui me sembleraient particulièrement révélatrices, non, il ne s’agit pas de décrire, il faut essayer de faire un retour réflexif, il faut tenter de faire une véritable analyse, en toute liberté, en acceptant l’inattendu, la surprise, le dérangeant, la mise en question. Et est-ce que je suis bien placé pour le faire ? Je ne sais pas.

2 - Promenades urbaines, échanges et compréhension de la ville
Je reprends d’abord quelques bases générales concernant les promenades urbaines. Depuis leur création, les promenades urbaines sont l’occasion de dialogues et d’échanges sur la ville où nous vivons, nous ou d’autres bien sûr, d’autres qui nous intéressent bien sûr. Enquêter, s’informer, rencontrer les habitants, connaître et partager. La promenade est un partage, cela va de soi puisqu’elle est fondée sur le partage, le partage c’est-à-dire aussi, éventuellement le désaccord, la tension voire le conflit. Comprendre les lieux et les gens, se comprendre, parler en sachant qu’on va écouter, écouter en sachant qu’on va pouvoir parler, se comprendre à travers même le conflit possible. En un mot, les promenades urbaines sont des moments extrêmement vivants. Et c’est ce à quoi je me suis appliqué très souvent.

3 - Des promenades littéraires qui ne sont pas interactives !
Or les promenades littéraires que je voudrais défendre semblent ne pas correspondre à ce modèle interactif ! Je demande à l’assistance de ne pas vraiment m’adresser la parole pendant le temps de la promenade, d’accepter les lieux de station et d’en accepter la durée correspondant à la durée du texte que je lis. Ces promenades, c’est un texte divisé en chapitres que je lis à tel et tel endroits scrupuleusement choisis. Contrainte et silence pendant la lecture. S’agit-il pour autant d’une insupportable dictature ? Je ne crois pas, parce que, avant la lecture du texte proprement dit, je livre une didascalie, précisément l’indication du parcours dont il va être question dans le texte, parcours que chaque promeneur mène donc pour son propre compte. Et le texte vient dans un deuxième temps.

4 - La Ville en mots et l’in situ
Remarque personnelle et générale sur ce type de promenades de La ville en mots. Autant, dans une promenade urbaine habituelle, et qui peut évidemment extrêmement originale cela va sans dire, en tant que concepteur de la promenade, on sait que le travail d’enquête qu’on accomplit va trouver un écho favorable de la part des promeneurs qui vont apprécier d’être mis au courant de tel et tel aspect, qui vont être heureux d’apprendre tel point, d’en préciser d’autres, d’avoir des informations inédites. C’est le bonheur de savoir et de comprendre. Autant, dans une promenade littéraire de La Ville en mots, la quantité de travail fournie n’apporte aucune assurance, aucune garantie. Une promenade urbaine est une activité toujours plus ou moins stressante : on respecte les promeneurs et on a tout fait pour leur apporter quelque chose. Une promenade de la ville en mots est angoissante : c’est normal, c’est comme un texte, une nouvelle ou une pièce de théâtre. Avec la particularité que là, c’est l’auteur lui-même qui déclame son texte, dans la rue, dans le bruit, au milieu des nuisances ; tout le monde est debout : ce ne sont, semble-t-il, pas les conditions optimales pour prendre connaissance d’un texte, et, de plus, dans notre société d’aujourd’hui, on n’est plus tellement habitué à la déclamation publique. Oui, mais il s’agit d’un texte dans le cadre ou l’esprit des promenades urbaines, d’un texte créé in situ, qui prend son sens in situ, parc que ça correspond à sa genèse, à sa gestation, si on peut dire. C’est difficile, mais c’est comme ça qu’il faut le faire.

5 - A - Archéologie de la Ville en mots au Centre Pompidou : Soulages
Pour comprendre un peu mieux les choses, un peu d’archéologie de ce type de promenade, pas de manière exhaustive. Une genèse évidente, ce sont les promenades réalisées en partenariat avec le Centre Pompidou, dans le cadre des expositions consacrées aux arts plastiques, donc en dehors des expositions d’architecture. Par exemple : Le Noir de Paris, à partir de l’exposition Soulages. On connaît tous l’étrange usage du noir par Soulages, sa réflexion sur le rien ou le néant. Je me souviens de ses paroles à propos du conte de Poitiers, le conte de Poitiers, le premier des troubadours, donc à la fin du 12e siècle, en terre occitane.

Et Soulages revenait sur ces vers : « Farai un vers de dreit nien, je ferai un poème de pur rien, Il ne sera ni de moi ni d’autres gens, il ne sera ni d’amour ni de jeunesse, ni de rien d’autre, c’est qu’il fut trouvé en dormant sur un cheval... ». Il s’agit là du texte fondateur de toute la lyrique occidentale, et ce texte là nous met en présence d’une incroyable réflexion sur l’abstraction. L’abstraction au fondement de toute la poésie occidentale ! Très bien, mais en quoi une promenade urbaine peut-elle être corrélée à cette question ? Il faut en passer par une visite de l’exposition du Centre Pompidou en essayant d’ouvrir la réflexion le plus possible, il faut parler de mystique néo-platonicienne, il faut parler de théologie négative, c’est-à-dire des découvertes qu’on peut faire par l’entremise du raisonnement par exclusion. Du genre, Dieu n’est pas ceci, pas ceci, pas cela. On le reprend dix fois, cent fois, mille fois, et peu à peu, à travers ce qu’il n’est pas, on peut commencer à se faire une idée de ce qu’il peut être, et si on veut bien ajouter foi à ce raisonnement mystique, de son être incompréhensible. Et quant au noir de Soulages, nous savons bien qu’il est porteur de bien étranges reflets. Réflexion sur les reflets ! Qu’est-ce que c’est que cette présence lumineuse dans le noir, au cœur même du noir, dans l’essence du noir ? Le noir porte la lumière, il suffit de bien y regarder. L’abstraction porte des vérités essentielles du monde, de notre monde, il suffit de bien y regarder. Ce qui nous semblait contradictoire ne l’est pas.

5 - B - Une promenade conçue avec Yves Clerget
Nous avions conçu cette promenade à deux, Yves Clerget et moi. Et nous nous étions arrangés pour que, après la déambulation dans l’exposition, on se retrouve dehors au moment où la nuit tombait. Le noir vient-il ? Quel noir ? Le noir est-il possible à Paris la nuit ? Qu’est-ce que c’est qu’un immeuble noir ? Un hôtel du Marais tout propre et tout clair que la nuit assombrit, et tout à côté, un hôtel qui n’a pas été ravalé, tout noir et sur lequel la nuit tombe, qui entre dans la nuit. Dans la nuit, l’hôtel clair et l’hôtel noir. Réfléchir sur la perception des formes.

5 - C - Sur les quais de l’île Saint-Louis
Mais aussi, se retrouver sur les quais de l’île Saint-Louis, là où il y avait seulement un petit nombre de réverbères, l’eau noire de la Seine, et le reflet d’un réverbère dans l’eau noire, ombre et lumière. Comment ? Par quels jeux ? Quelle relation avec notre regard ? Et, de plus, il fait froid, le noir, le reflet et le froid, échos entre ces trois-là... promenade perceptive et physique, avec le souvenir des sombres brillances de Soulages. Voir la ville à travers le noir plein de lumière de Soulages.

5 - D - À Notre-Dame de Paris
Notre-Dame de Paris est tout à côté. L’ombre intérieure dans la nuit parisienne. Va-t-on enfin y trouver l’ombre épaisse qui pourra faire vivre les reflets ? On y va. On se faufile, on enfonce ses mains dans la véritable ombre, dans les creux entre les colonnes, tout au fond, on s’enfonce dans les chapelles. Mais ça ne suffit pas : il faut aussi parler. Nous sortons, et, nous nous remémorons l’intérieur et son ombre. Et, dans la nuit extérieure, je lis un texte que j’avais écrit quelque temps avant, « Notre-Dame Un jour », en fait un texte qui était le texte d’un court métrage. Les premiers mots : « Tout en allant vers cet intérieur, en ayant déjà l’ombre dans les yeux, disposé à poursuivre et je n’ai plus qu’à revenir sur mes pas, c’est là, en cet intérieur, en ce lointain que gît une forme le corps de l’être aimé, peut-être etc. »

5 - E - À Saint-Merri
La ville la nuit, les quais la nuit, la cathédrale la nuit, notre corps là la nuit, et nous voilà atteints par la nuit urbaine. Il y avait aussi eu notre passage dans l’église Saint-Merri, que le curé avait accepté d’ouvrir pour nous, seulement pour nous, sans lumière, contre toutes les règles de sécurité, et nous nous penchions sur le marbre noir dans la nuit. Sur ce marbre brillait la gravure des mots : « Ora pro nobis, priez pour nous etc. » La lumière des mots dans la nuit, la lumière des mots dans le noir. Parfois, la ville se rassemble autour de quelques mots qui sont de la lumière née de l’ombre. La ville, c’est, on le sait bien un corps vivant fait de tellement de corps vivants. Une vie qui a besoin de la nuit. C’est une évidence, mais c’est tout de même bien de le revivre de temps en temps, sciemment et volontairement.

Et comme il est étrange que ces promenades, laissant une si grande place à l’imaginaire, je les aie conçues en collaboration avec Yves Clerget qui, c’était de notoriété publique, ne lisait jamais de roman ! C’était l’un des paradoxe d’Yves : il y a tellement de romans dans l’in situ et il vivait tellement dans l’in situ !

C’étaient quelques réflexions sur cette promenade Soulages. Mais nous avons fait le même genre de travail sur Matisse, sur Mondrian et de Stijl, sur Albers, Abdessemed ou Cantor, et d’autres, en revenant à chaque fois sur des évidences que nous avions envie de vivre et de faire vivre pleinement, sciemment et volontairement.

6 - Mais comment les promenades de la ville en mots s’insèrent-elles dans cette généalogie ?
Dans l’in situ, il y a éventuellement le savoir qui se confronte aux lieux et aux gens. Il y a le savoir mais il y a aussi la relation. Et même la relation au sens personnel du mot. On comprend, et aussi, on aime, ou on n’aime pas, pour des raisons avouables ou inavouables. On est atteint, on est provoqué. Des questions surgissent en nous, convenables, dicibles ou trop personnelles, à ne pas dire, et pourtant elles sont là, peut-être d’autant plus fortes qu’on ne peut pas les dire. Soulages ou Matisse ou d’autres nous interrogent personnellement, ils peuvent nous amener à nous interroger un peu plus dans notre déambulation dans la ville, ils sont des aiguillons, nous avons tellement besoin d’aiguillons. Mais nous faisons la plupart du temps l’expérience de la ville sans penser à eux. Peut-être sont-ils là sans que nous nous en rendions compte. Mais il faut aussi que nous agissions à leur exemple, il faut que nous prenions la ville à bras le corps, que nous nous colletions avec elle. Éventuellement avec des mots.

Que suis-je là-dedans avec ma ville en mots ? Un intermédiaire, bon ou mauvais, ça je ne sais pas, un intermédiaire en tout cas comme tous les peintres, tous les littérateurs ou tous les cinéastes. Je ne peux agir qu’avec une certaine impudeur, dérisoire bien sûr. Ce que je dis, vous n’avez pas besoin de l’articuler directement puisque je viens de le dire, c’est dit et c’est réconfortant que cela vienne d’une autre bouche. Ça vous amuse ? Tant mieux ! Ça peut vous amuser par ce que cela représente une autre position possible, tellement loin de la vôtre, une position un peu exotique. Ça vous vous révolte, tant mieux ! Car, moi aussi, à certains égards, ça me révolte. Ça vous ennuie ? Peut-être faites-vous une opération de rejet momentanée, et moi aussi, j’abandonne parfois un certain temps des textes que je trouve un peu absurdes... Vous dites que ça vous ennuie parce que c’est mauvais, par ce que le but est manqué, parce que cela vous semble sans lien avec les lieux : mais c’est votre droit. C’est ce à quoi je ne peux pas répondre, et puis, même si tout le monde n’est pas de votre avis, puisque c’est vous, vous avez certainement raison !

Pour que les choses soient bien claires, je relis quelques phrases de la présentation officielle de cette série « L’Ourcq fatal » :

Les lieux vont s’y métamorphoser en une intrigue pathétique, mélodramatique, douloureuse, sanglante, non sans quelque sensiblerie voire mièvrerie quelquefois. Les noyés et les cyclistes, les accros du téléphone mobile et les passionnés de jogging, les ponts, les murs et les immeubles, l’eau horizontale et les dénivellations subites, les voies ferrées, les trains et les usagers, et tant d’autres protagonistes, aimables ou violents, agités ou paisibles, heureux ou déçus y croiseront leurs destins multiples mais étrangement unis dans une même angoisse, une même quête.

Pourquoi cette série propose-t-elle une métamorphose de ce genre ? La ville, ses lieux et ses gens sont une force parfois très visible, parfois quasi impalpable, ils créent une énergie qui imprègne l’habitant, le passant le visiteur, même à leur insu. C’est qu’il y a un ordre complexe dans le réel, dont on passe sa vie à n’avoir qu’une idée fragmentaire, appauvrie. Comme si la ville pouvait être comparée à une immense phrase, à des mots, à une syntaxe que chacun lirait sans y prendre garde ou qu’il refuserait, ou qu’il déchiffrerait avec difficulté, poursuivrait, reprendrait, auxquels, parfois, il répondrait aussi.

Dans les promenades proposées, la mise au jour de ces mécanismes délicieux ou insidieux ne sera pas faite selon les procédés habituels de l’analyse mais sera immédiatement transcrite en des mots, en une histoire qui seront ainsi totalement consubstantiels à la ville, ses rues, ses espaces. Rien de froidement systématique ou d’imposé de l’extérieur en cette opération, car c’est à la ville elle-même que s’abandonnera l’intuition, c’est la ville seule qu’elle aura pour guide.

7 - L’exemple des Femmes d’Alger dans leur appartement
Pour un peu plus de clarté, je vais prendre un exemple proprement littéraire mais venu de la peinture de Delacroix... C’est un exemple, et bien d’autres auraient pu venir. Je pense à « Femmes d’Alger dans leur appartement », d’Assia Djebar particulièrement au chapitre « Les morts parlent ». Aïcha, une jeune femme, et Yemma, une femme âgée, vivent dans la même maison. La jeune femme a un grand respect pour la femme âgée, mais on ne sait pas très bien pourquoi elles vivent ensemble. Et puis, au fil des événements quotidiens, au fil des rencontres, on en sait un peu plus ; des bribes de passé reviennent, des informations données directement en relation avec les événements. Bref, Assia Djebar ne commence pas par faire le tableau de la situation avec le déroulé chronologique qui va amener à la situation d’aujourd’hui. Pas de tableau chronologique linéaire. C’est au fil des événements qu’on comprend un peu, de plus en plus, pourquoi les choses se passent comme elles se passent. Les actes de ces femmes, tous leurs actes sont comme de petits mystères qui, à chaque instant, s’éclaircissent un peu. Ce sont de petites intrigues, très particulières, très fragmentaires, qui se dénouent de manière fragmentaire et particulière. Le texte est constitué d’une suite de menues intrigues. Les mots suivent les situations, ne les précèdent pas. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’intrigue générale, mais cette intrigue générale est corrélée à toutes ces petites intrigues. Les situations sont révélatrices, les situations révèlent les gens et les lieux, un roman ne peut ignorer cela, depuis toujours, depuis qu’il y a des romans. Même si le cinéma a bien entendu encore renforcer la chose. Donc un dévoilement progressif au fil des événements.

Les promenades urbaines en général ont évidemment quelque chose à voir avec ce dévoilement progressif compte tenu de l’in situ, de la présence réelle, si on veut : c’est au fur et à mesure que les choses peuvent être vues que des explicitations peuvent venir, de manière nécessairement non linéaire. Par respect pour ce qui est réellement perçu.

Les promenades de « La Ville en mots » ne peuvent elles aussi qu’être très proches de ce mode romanesque. S’il peut y avoir une intrigue globale, la promenade est d’abord faite de mille intrigues fragmentaires qui se déroulent en relation directe avec les questions que nous posent le plus concrètement du monde les lieux, questions banales voire triviales : par exemple, pourquoi deux passages sur le canal, un beau vrai pont et une haute passerelle piétonne, tout près l’un de l’autre ? Et concrètement, si je suis piéton, quel passage vais-je choisir et pourquoi ? Question existentielle au sens le plus quotidien du terme. Libre à qui veut de ne pas se préoccuper de ce genre de questionnement, de refuser d’en parler ou de fermer ses oreilles à qui voudrait lui en parler. Il n’en reste pas moins que lui-même devra prendre une décision en une circonstance de ce genre. Bien entendu, à cette question on peut répondre de façon très rationnelle, très prosaïque, et c’est très bien. Mais on peut aussi y répondre par l’entremise d’une sorte d’imaginaire du lieu. Mais n’y a-t-il pas là un abus intellectuel particulièrement condamnable ? Comment oser faire intervenir l’imaginaire ? Comment oser rayer la raison ? Non, non, il ne s’agit pas de rayer la raison mais de nous référer à ce fonctionnement constant de notre esprit qui mêle les niveaux de perception et de jugement, et décide en fonction de cet entrecroisement. Alors, je vais me renseigner sur les lieux, sur ce que d’autres en ont pensé, sur les événements qui s’y sont déroulés, donc sur un imaginaire qui me dépasse largement. Mais pour bien comprendre tous ces imaginaires, comment ne pas passer par le mien ? C’est la pierre de touche indispensable. Il s’agit de recomposer une sorte d’imaginaire général pour produire une parole globale, je veux dire une parole englobante, qui englobe tous ces acteurs de l’imaginaire et qui m’englobe, moi, et par voie de cooptation logique, qui englobe ceux qui vont m’écouter. C’est une action comme par capillarité, ou si on préfère, par vampirisme lucide et maîtrisé. Et des questions qui auraient pu paraître secondaires du genre : « Pourquoi y a-t-il une espèce de rue en plein milieu de l’immeuble ? » et qui sont le plus souvent balayées par un genre de positivisme trop rapide sont et seront considérées dans leur matérialité implacable.

8 - Matérialité de la ville
Comment travailler cette matérialité ? Déambulation, documentation, conversation, dialogue, comme pour toutes les promenades. Avec l’imaginaire en ligne de mire. Et à propos de ligne de mire, l’usage de la photographie y est pour moi primordial. La photographie pour écrire. Chaque photographie est réalisée et cadrée en fonction d’une idée, d’un sentiment des lieux et des gens dans les lieux. Quand je la revois, c’est dans cet état d’esprit : la photographie est alors à retravailler pour révéler les raisons de sa présence, et même si je ne fais pas le travail en la revoyant, je la pense dans l’idée de faire ce travail. La photographie n’est jamais un objet extérieur à vocation seulement documentaire, elle est toujours porteuse de sentiment, au sens large du mot, de sensation, de perception exacerbée, de mouvement de l’âme, si on veut. Elle s’affine dans la mémoire qui la travaille, la photographie continue à être travaillée lorsqu’on la considère après coup, elle n’est pas un objet statique, elle participe au questionnement, aux mille intrigues, elle joue sur des terrains inattendus. Elle vit en lien avec les observations in situ, avec les souvenirs, avec les informations glanées de ci de là, dans les livres, auprès des gens, ou dans le bric-à-brac de ce qu’on peut trouver en ligne. Bien sûr, y apparaît parfois un élément qu’on n’avait pas vu, quelque chose qu’on avait laissé échapper in situ, il n’est pas question de refuser ce détail ou cette chose énorme enregistrée à notre insu. La photographie peut être aussi parfois cette étrangère qui sait des choses que nous ne savons pas, mais elle ne se réduit jamais à ça ! Elle est complexe, mélange de la mémoire de nos perceptions et de choses qui nous étaient restées inaperçues. Le travail second est essentiel, mémoire et réflexion, et, de temps en temps, comme une nécessité, une histoire se compose, une narration se met à éclore. Une histoire s’entremêle.

Cette énergie de relation entre texte et photo est si vivace que l’une de mes prochaines tentatives sera de tenter d’en rendre directement compte dans une exposition photographique, en fait une exposition à mi-chemin entre texte et photographie. Histoire de jouer sur un terrain occupé, déjà bien occupé par des gens très bien. Ce qui est un peu dangereux... Il s’agira de tresser un récit dans lequel photographies et textes seront sur le même plan et s’épauleront, s’entraîneront, participeront à la même dimension physique. Laisser parler les lieux et les gens, pousser les lieux et les gens à parler, parler avec eux. Continuer à scruter, décrypter, avec opiniâtreté

Dans le même ordre d’idée, je me suis livré l’an passé à une activité connexe dans le cadre du spectacle intitulé « Jérusalem Se relèvent les gisants de Jérusalem ». Ce n’était pas in situ, c’était en salle, pour permettre l’introduction de parties chantées, pour situer encore autrement dans l’esprit des lieux et des gens, ce qui peut être considéré comme une sorte de recomposition d’in situ. Un in situ mental. J’avais d’ailleurs prévu de projeter simultanément des photographies, ces photographies qui avaient été partie prenante de l’écriture du texte. En fait, il s’agit, là encore, d’aller vers la plus grande vérité, et donc d’engager la genèse du travail dans l’état final présenté. Il s’agit donc de s’engager pleinement.

9 - L’imaginaire de l’in situ
Je reviens pour finir à la promenade elle-même. Eh oui, je suis heureux que, à l’issue de cette promenade, certains participants m’aient fait part de leur sentiment et aient rejoint si merveilleusement mon terrain, non pas mon terrain, le terrain que nous partagions. Oui, si la règle du jeu veut qu’on ne se parle pas pendant la promenade, on se parle beaucoup après. Oui, je suis d’accord, il s’agit bien de redécouvrir la ville à travers des mots inattendues ou dérangeants, en créant des images ou de l’imaginaire. Oui, les gens et les lieux réels, qui sont bien là, puisqu’on est dans l’in situ, se mettent à faire partie de la fiction. C’est bien normal, puisqu’ils en étaient à l’origine. Oui, la ville entre en littérature. Oui, annoncer le parcours, demander aux participants de le penser d’abord par eux-mêmes au moyen de sortes de didascalies, puis, après cette première étape, déclamer le texte et donc déplacer nécessairement les premières perceptions, donner une certaine distance, cela fait partie de mon projet. L’imaginaire nous met en mouvement, c’est la moindre des choses.

Eh oui, nous nous découvrons nous-mêmes à travers les lieux et les gens. Comment imaginer une seule seconde qu’il ne faudrait pas continuer ?

Note : Le texte intégral du feuilleton en trois épisodes « L’Ourcq fatal » se trouve sur le site de l’association, dans la rubrique « La Ville en mots ».

Extrait vidéo de la promenade du 22 mars 2014, La péniche assoupie, troisième épisode du feuilleton ''L'Ourcq fatal" :